01 Le déclic
Tout commence en septembre 2014, à Saint-Marc. Je suis alors jeune bénévole au Centre de Lecture et d'Animation Culturelle (CLAC). Avec l'animatrice principale du centre et quelques amis, nous décidons d'aller, à nos frais, à la rencontre des écoles des sections communales pour parler aux élèves de l'importance de la lecture.
Les enfants nous accueillaient avec un enthousiasme rare. Les directions d'école aussi. On repartait toujours avec le sentiment d'avoir semé quelque chose. On offrait des livres en cadeau, fiers de ce petit geste.



On donnait des livres à des enfants qui ne pouvaient pas les lire.
Dans certaines classes de sixième année fondamentale, sur toute une salle, trois élèves seulement arrivaient à lire une page à voix haute. Trois. Après notre tournée dans quatre sections dont Goyavier et la localité de Wozo, Haut de Saint-Marc, Bocozelle, la localité Preval à Petite Rivière de l'Artibonite, une question ne me lâchait plus : à quoi bon offrir un livre à un enfant si personne ne l'accompagne pour apprendre à le lire, à l'aimer, et à s'en servir pour rêver plus grand ?
Une séance d'animation, aussi belle soit-elle, ne suffisait pas. Il fallait autre chose. Un accompagnement réel, dans la durée.
02 Trois ans à chercher une réponse
J'ai continué seul, avec les moyens du bord, à animer des séances dans quelques écoles tout en menant ma propre enquête de terrain. Le constat s'élargissait à chaque visite : la plupart de ces écoles n'avaient pas de bibliothèque. Beaucoup peinaient à joindre les deux bouts. Et dans certaines zones, le simple fait d'ouvrir une école, avec les moyens disponibles, relevait déjà d'un acte de résistance.
Il m'a fallu trois années de réflexion pour transformer ce constat en une formule concrète.



03 LitouPatou : le premier élan, brisé par la crise
En juin 2018, je partage enfin l'idée avec des amis : un projet pour donner aux écoles rurales une bibliothèque, un accompagnement pour les élèves en difficulté, et des activités parascolaires autour du livre. Le projet prend un nom — LitouPatou — et un comité se forme. Nous organisons les premières formations pour les premiers ambassadeurs du projet, venus de partout en Haïti, hébergés au Lycée Jean-Baptiste Pointe du Sable dont le directeur d'alors avait pris le projet à cœur.
Et puis le pays s'est arrêté. Le 6 et 7 juillet 2018, le premier « pays lock » paralyse Haïti. Certains de nos jeunes ambassadeurs, bloqués, ont dû dormir chez moi plusieurs jours avant de pouvoir rentrer chez eux. Le lock est devenu saisonnier. Une paralysie récurrente, imprévisible, qui a fini par avoir raison de notre élan : sans ressources, sans stabilité, et sans la clarté stratégique qu'aurait exigée un tel contexte, LitouPatou n'a pas pu atterrir.



04 Une traversée qui n'en finissait pas
De 2018 à 2024, j'ai regardé le pays descendre en chute libre : l'assassinat du président Jovenel Moïse, et les crises en cascade qui ont suivi. Le projet restait en moi, mais le terrain devenait chaque jour plus hostile.
En novembre 2023, une tentative timide : des séances d'animation dans des écoles, en partenariat avec le ministère de la Culture, dans le cadre d'un projet de consolidation de la paix. Le constat de départ n'avait pas bougé mais tout le reste avait doublé de difficulté. Le stress était permanent. L'insécurité n'était plus un sujet de conversation : c'était une présence de tous les instants. Des enfants arrivaient à l'école la peur au ventre. Dans certaines zones, ils ont dû se coucher sous les bancs pour éviter des balles.
Vidéo (1,5 min) — à ajouter
Il n'y avait plus rien à faire, du moins pas dans ces conditions-là.
05 Le Canada, ou le projet qui me revient sous une autre forme
En janvier 2025, j'ai immigré au Canada avec ma famille. J'y suis resté fidèle au monde du livre en acceptant un poste de bibliotechnicien dans une école publique.
Et là, sans le chercher, j'ai retrouvé 2014.
Je dirigeais une bibliothèque scolaire, j'organisais des séances d'animation, je gérais une collection. Je voyais travailler des aides-enseignants au quotidien, une enseignante-ressource dédiée aux enfants ayant des besoins particuliers. Tout ce que j'avais cherché à tâtons pendant dix ans, sans le nommer, existait déjà ailleurs, éprouvé et fonctionnel.
06 La formule forte de nos expériences et compétences
Trois piliers, pensés pour répondre exactement au constat de 2014 :
- Une bibliothèque tournante, pour que les livres circulent là où il n'y en a pas.
- Un accompagnement sur mesure pour les enfants en difficulté de lecture, parce qu'un livre entre de mauvaises mains — des mains qui n'ont jamais appris à le déchiffrer — reste un objet muet.
- Des activités socio-éducatives, construites autour de l'identité, de la tolérance, de la culture et de l'engagement citoyen, pour outiller les enfants haïtiens face aux défis d'hier qui restent, malheureusement, ceux de demain.
Cœur à Lire n'est pas né d'une idée abstraite. Il est né d'une salle de classe où trois enfants sur trente pouvaient lire une page. Il a mis douze ans, deux tentatives, une crise politique, une pandémie de violence et un exil à trouver sa forme définitive. Mais le constat, lui, n'a jamais changé ; il s'est seulement aggravé.